Face à la multiplication des attaques de scolytes, le maintien de l’équilibre des forêts résineuses françaises est mis à rude épreuve. Ces coléoptères xylophages provoquent chaque année d’importants dégâts, accélérés par le réchauffement climatique, la sécheresse et l’homogénéisation des peuplements. Dans ce contexte, la diversification des essences se présente non seulement comme une solution écologique, mais aussi comme une priorité stratégique pour une gestion forestière durable et résiliente.
En quoi consiste réellement le rôle protecteur de la diversité des essences ? Quelles preuves scientifiques ? Et comment mettre ces principes en pratique sur le terrain ? Cet article propose une analyse approfondie des mécanismes, des résultats d’expérimentations et des recommandations concrètes, à destination des gestionnaires forestiers.
Scolytes et monocultures : un fléau accéléré par la simplicité
Les scolytes affectionnent particulièrement les peuplements purs d’épicéa. Dans ces forêts monospécifiques, chaque arbre constitue une ressource potentielle accessible sans obstacle majeur. Les données récentes sont parlantes : plus de 124,000m³ de bois sanitaire récolté en Savoie et Haute-Savoie sont issus presque intégralement de peuplements touchés par ces épidémies.
La monoculture crée des conditions propices à la propagation :
- Disponibilité alimentaire uniforme : le scolyte trouve sur place suffisamment d’hôtes pour proliférer de façon explosive.
- Absence de barrières naturelles : pas d’essences intercalaires, d’arbres non préférés ou de modifications du microclimat qui pourraient perturber son cycle de vie.
“Les peuplements mélangés présentent une fréquence d’attaque de scolytes significativement plus faible que les peuplements purs”
- Rapport ReforestAction, 2023
Diversité des essences : comprendre les mécanismes de résilience
Une forêt mélangée oppose aux scolytes une mosaïque écologique bien plus complexe. Plusieurs mécanismes complémentaires contribuent à freiner, voire limiter fortement, la propagation des attaques.
1. Effet de dilution des hôtes
Lorsque des essences moins attractives côtoient l’épicéa (par exemple le sapin de Douglas, le hêtre ou le chêne), la densité d’arbres susceptibles d’être colonisés diminue. Le scolyte, très spécialisé, doit parcourir de plus grandes distances et consomme davantage d’énergie pour trouver ses cibles, ce qui réduit sa capacité de reproduction et de dispersion.
2. Barrières physiques et chimiques
Certaines essences forment des “barrières vivantes” :
- Protection mécanique (écorce plus épaisse, feuillage dense)
- Émission de composés volatils répulsifs ou même toxiques pour certains insectes
- Altération des signaux olfactifs utilisés par les scolytes pour localiser leurs hôtes.
Ce phénomène rend plus difficile l’établissement de colonies massives et freine les dynamiques épidémiques.
3. Effets sur le microclimat et la biodiversité fonctionnelle
Les peuplements variés modifient l’humidité, la température et la structure verticale de la forêt :
- Cette hétérogénéité microclimatique est défavorable aux scolytes, qui sont sensibles à leurs conditions de développement.
- Une plus grande diversité végétale héberge également davantage de prédateurs naturels : oiseaux insectivores, araignées, carabes, etc. Ces auxiliaires consomment une partie significative des larves et adultes de scolytes, limite supplémentaire à la propagation.
4. Résultats mesurés sur le terrain
Selon différents travaux de recherche , la diversité des essences permet de réduire de 30% à 60% la densité de scolytes et la sévérité des attaques. La fréquence et l’intensité des épisodes épidémiques sont donc directement atténuées par la mixité des peuplements.
“L’effet bénéfique de la diversité est démontré dans différentes conditions climatiques, ce qui en fait une mesure centrale d’adaptation”
- A. Stemmelen, 2022
En Savoie, face à la multiplication des attaques de scolytes sur épicéas, une cellule de crise pilotée par l’État et le Conseil départemental a mis en place dès 2022 un plan d’actions encourageant la diversification des peuplements en associant épicéa, sapin de Douglas et feuillus tels que le hêtre. D’après les gestionnaires accompagnés par le CNPF, ces parcelles mixtes présentent moins de pertes et une meilleure valorisation économique que les monocultures. Ces observations sont confirmées par des données à l’échelle régionale par la DRAAF Auvergne-Rhône-Alpes.
Bonnes pratiques et stratégies recommandées
- Intégrer systématiquement 2 ou 3 espèces principales lors du renouvellement – par exemple, un mélange de conifères et de feuillus locaux adaptés.
- Valoriser les habitats et corridors pour la faune auxiliaire : mare, lisière, haies, vieux bois mort.
- Suivre et moduler sur le temps long : surveiller l’évolution des populations de scolytes grâce à la télédétection ou aux pièges, ajuster la composition si besoin (« gestion adaptative »).
- Former les équipes et sensibiliser les propriétaires à l’importance de la diversité, via des ateliers de terrain, des guides pratiques, ou la visite de forêts témoins.
Conclusion
La diversité des essences forestières est un des axes d’une gestion défensive efficace face aux épidémies de scolytes. Elle combine effets écologiques, régulation naturelle, et bénéfices économiques sur le long terme. À l’heure du changement climatique et des aléas sanitaires croissants, elle s’impose aux stratégies de renouvellement.
Professionnels et propriétaires forestiers, chaque choix en faveur d’une mosaïque d’essences, chaque protection d’un habitat auxiliaire, chaque arbre non-hôte planté représente une barrière supplémentaire contre la prochaine crise. Osons la diversification pour garantir la santé, la richesse et la valeur durable de nos forêts françaises !